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As-tu vu l’Étoile flamboyante ?

– As-tu vu l’Étoile flamboyante ?

– Quelle étoile flamboyante ?… De quel astre veux-tu parler ?… Explique-toi, et je te répondrai. 

– Non, il est inutile que je m’explique davantage.Ce que tu viens de me dire prouve que tu n’as pas vu l’Étoile flamboyante.Tu n’as rien vu, mon cher ; tu n’es qu’un Apprenti !

Tel est le dialogue qui peut s’établir entre deux Frères Trois-Points, l’un modeste Apprenti, l’autre tout fier d’avoir été reçu Compagnon. Je vous certifie qu’il y a de quoi être fier.C’est en effet lorsqu’un Apprenti-Maçon a l’insigne honneur de passer Compagnon qu’on lui fait voir l’Étoile flamboyante. On paie en général cinquante centimes, dans les foires, pour admirer une femme colosse, la “Vénus auvergnate” ou la “Sémiramis des Alpes”, pesant en moyenne deux cents kilog.Dans la Franc-Maçonnerie, la somme à payer pour pouvoir contempler l’Étoile flamboyante varie entre quarante et soixante francs, suivant les Loges. 

On le voit, la différence de prix entre les exhibitions foraines et les exhibitions maçonniques est sensible ; mais aussi la contemplation de l’Étoile est autrement sublime que la vue de la “Vénus auvergnate” ou celle de la “Sémiramis des Alpes”.

C’est pourquoi, tandis que dans les baraques de la foire on ne paie qu’en sortant et si l’on est satisfait, dans les Loges de la Franc-Maçonnerie on paie avant d’entrer, tant il est sûr et certain que l’initié ne regrettera pas son argent. Or donc, je vais vous raconter comment un Frère Trois-Points acquiert le droit de pouvoir dire avec orgueil : 

J’ai vu l’Étoile flamboyante ! 

Nous sommes en 1886.Léo Taxil – alias Marie Joseph Gabriel Antoine Jogand-Pagès (1854-1907) – publie en quatre volumes et près de 1 750 pages, ses Révélations complètes sur la Franc-Maçonnerie, consacrées aux « Frères Trois-Points », aux rituels maçonniques, au Grand-Architecte et aux Sœurs maçonnes. S’ajoutent à cela des considérations sur le rôle politique et social de la «  Secte », les mécanismes de l’organisation maçonnique, l’énumération des loges et des « arrière-loges », enfin les noms de tous les vénérables maîtres français. Suivront bientôt d’autres ouvrages portant sur le Vatican et les francs-maçons, les assassinats maçonniques, sans oublier le Diable au XIXe siècle.

Par la publication de ses nouveaux écrits, Léo Taxil n’entend pas révéler seulement quelques secrets et symboles tirés des rituels maçonniques, mais « arracher tous ses masques à une secte trop fameuse par ses crimes politiques et autres, fondée pour combattre l’Église catholique romaine ». On notera à ce propos que l’auteur vient, en moins de quinze ans, de faire paraître plus d’une quinzaine d’œuvres dont certaines aux titres plus que significatifs : A bas la calotte (1879), Les amours secrètes de Pie IX (1881), Un pape femelle (1882), Les maîtresses du pape (1884).

Ces révélations, dont l’importance n’échappera à personne, écrit Léo Taxil à l’intention de son Lecteur, sont avant tout une œuvre de défense religieuse et sociale.Aux milices infernales, se ruant avec fureur à l’assaut de la religion et de la société, il importe d’opposer une résistance des plus énergiques.Or pour vaincre les mystérieux soldats de l’ombre, il n’est pas de meilleure tactique que celle-ci : faire la lumière.Démasquer la Franc-Maçonnerie, c’est lui ôter une grande partie de sa force, c’est soustraire le peuple à son pouvoir occulte.

Léo Taxil s’efforce donc de tout dire, après avoir confessé son appartenance passée à l’Ordre maçonnique et ses démêlés avec le Grand Orient de France. Rien n’est oublié : les règlements généraux des obédiences, les rituels du Rite écossais ancien et accepté, les pratiques maçonniques et profanes des francs-maçons, le culte du Grand Architecte, les noms des dirigeants de toutes les grandes loges du monde – qui réunissent, dans 17 016 loges, quelque 1 060 095 maçons.La conclusion de Léo Taxil est sans appel ; pour lui :

La Franc-Maçonnerie est la plus formidable organisation qui existe contre l’Église de Dieu.

Elle n’a ses Loges que dans les pays chrétiens : chez les peuples protestants, elle pousse ses membres hérétiques au paroxysme de la haine contre le catholicisme et les maintient sans cesse dans les dispositions les plus agressives ; au sein des populations catholiques, elle est carrément impie et satanique à la dernière expression.Partout, elle trompe et exploite le peuple...

D’où cet appel solennel, lancé dans les premières pages du Culte du Grand Architecte : « Opposons-nous donc, chrétiens, aux rages et aux soulèvements de l’enfer ; rangeons-nous sous le drapeau de l’archange saint Michel, combattons pour Dieu, luttons de toutes nos forces ; nous vaincrons ! » –Léo Taxil oubliant, c’est évident, qu’il pourfendait précédemment le pape, la chrétienté et les tous les croyants...

Nota - L’Étoile flamboyante est le symbole maçonnique majeur du grade de Compagnon ; il oriente le franc-maçon dans sa marche vers l’idéal initiatique.

• Voir : Révélations complètes sur la Franc-Maçonnerie (Léo Taxil, 1886).

© Guy Chassagnard - Tous droits réservés - guy@chassagnard.net


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Avez-vous déjà entendu parler du marquis de Gages ?

Son titre nobiliaire de « marquis de Gages », plus connu que sa véritable identité – François Bonaventure Joseph du Mont – le présente parfois au détour d’une Histoire de la Franc-Maçonnerie ; comme un ami du comte de Clermont, Grand Maître des « Loges régulières de France », ou comme l’un des pionniers de la Franc-Maçonnerie belge. 

Issu d’une famille montoise de petite noblesse, héritier de la colossale fortune d’un oncle, comte de Gages, François Bonaventure (1739-1787) n’aura de cesse, toute sa vie, de rechercher à prix d’or les honneurs. Il sera marquis en 1758 pour 7 000 florins ; et chambellan de leurs majestés impériales d’Autriche en 1765 pour 1 600 florins. En 1784 il déboursera encore 1o000 florins pour orner son blason d’hermine et timbrer celui-ci d’une couronne ducale. Entre-temps, il sera devenu franc-maçon et Grand Maître provincial pour la Flandre, le Brabant et le Hainaut.

On ignore quand et dans quelles circonstance le marquis de Gages a accédé à l’initiation maçonnique, ni comment il est entré en relations avec le comte de Clermont – avec qui il a tenu une longue correspondance. En 1765, il prend la direction de la Loge La Vraie et Parfaite Harmonie de Mons, un atelier au recrutement très aristocratique, dont il fait, de son propre chef, une Grande Loge provinciale. Cinq ans plus tard, il obtient de la Grande Loge d’Angleterre une patente aux fins de création d’une Grande Loge provinciale des Pays-Bas autrichiens, distincte de sa propre loge. Celle-ci, qui ne survivra pas à son Grand Maître, délivrera à son tour des patentes pour la création d’ateliers à Tournai, Bruges, Anvers, Gand, Lu­xembourg, Ostende et Bruxelles. A noter qu’en tenue de grande loge, en mai 1770, il est décidé, « pour donner plus d’appareil et d’éclat aux grandes fêtes de l’Ordre » qu’il sera désormais porté « un habit rouge, à veste ventre de biche, avec la culotte pareille et chapeau brodé ».

Par la pratique maçonnique, le marquis de Gages parvient à satisfaire ses besoins de gloire et de reconnaissance. Mais survient en janvier 1786, la publication d’un édit impérial limitant le nombre des loges des Pays-Bas autrichiens à trois, savoir Les Vrais Amis de l’Union, L’Heureuse Rencontre et L’Union, toutes implantées à l’orient de Bruxelles. Le Grand Maître provincial doit alors se démettre de sa charge, fermer sa loge de Mons et ne plus être qu’un maçon parmi les autres. Sa mort interviendra l’année suivante. Des rituels, dits du marquis de Gages, datés de 1763, qui nous sont parvenus (manuscrits de la BNF), on peut extraire, pour le plaisir, cet acrostiche portant sur les vertus de tous les bons Maçons :

Former sur la vertu son cœur et sa raison

Reconnaître des lois la Sagesse suprême

Abhorrer l’imposteur ainsi que sa leçon

Ne point nuire au prochain, l’aimer comme soi-même

Ce sont là les vertus que possède un maçon.


Mortels qui jouissez d’un bien si désirable

Apprenez aux humains l’art d’être vertueux

Conduisez moi de grâce au temple mémorable

Où je puisse avec vous par l’organe des dieux

Ne parler désormais que leur langage aimable.

Ces mêmes rituels font l’inventaire des règles fondamentales de la Franche-Maçonnerie :

Comme l’Ordre de la Franche Maçonnerie ne fut établi qu’en vue de rendre les hommes plus vertueux et de les unir par les liens de la plus parfaite amitié, ses sages instituteurs recueillirent ce qu’il y avait de plus épuré dans la morale pour se former des lois et des règles qu’ils nous ont transmises et auxquelles tous les initiés dans cette confrérie sont obligés de se conformer. 

Ces lois regardent nos devoirs, premièrement envers le Grand Architecte de l’Univers qui, de sa parole, créa toutes choses. Deuxièmement, envers le Souverain, les magistrats et généralement ceux que Dieu a destiné pour nous gouverner ici bas. Troisièmement, envers le prochain, c’est à dire envers toute créature humaine qui, pétrie du même limon et animée du même esprit primitif, mérite les mêmes égards que nous demandons d’elle.

Nos devoirs envers Dieu sont de lui témoigner une humble reconnaissance de ses bienfaits en lui rendant un hommage qui n’est dû qu’à lui seul et s’appliquant à connaître et exécuter sa sainte volonté. C’est un grand crime parmi les maçons de n’être pas un citoyen paisible, obéissant et soumis aux ordres qui nous viennent de la part du Souverain ou des magistrats ou d’autres personnes préposées.

La troisième de nos règles fondamentales c’est d’être non seulement charitables envers le prochain mais encore d’agir avec lui d’une manière civile et polie et de lui ôter tout sujet de scandale. En menant une vie honnête, réglée et conforme à la bonne morale, ne jamais faire sentir la supériorité que nous avons sur les autres, et savoir faire la distinction de l’hypocrite, toujours fourbe, d’avec le maçon, plaindre le premier mais cacher ses défauts, voilà ce qui s’appelle le vrai maçon.

Dans le rituel d’initiation, figure l’épreuve du sceau de Salomon : 

Le maître dit [au récipiendaire] : C’est ici Monsieur, que vous devez vous armer de force et de patience pour essuyer les épreuves que nous exigeons. Consentez-vous donc à tout ce que nous allons exiger de vouso? Le récipiendaire ayant répondu que « Oui », le Grand Maître demande : Le fer est-il chaud ? Le premier Surveillant répond : Oui Très Vénérable.

Alors le maître dit : Monsieur, comme il faut que tout bon maçon soit marqué du sceau de Salomon sur une partie de son corps, voulez-vous que l’on vous l’applique ordinairement sur l’épaule ? Pendant ce petit discours, on lui fait sentir la chaleur près de l’épaule avec une pelle rougie. Lorsque le récipiendaire a répondu qu’on le pose selon la coutume, on lui pose sur la partie échauffée un morceau de glace...

Les rituels du marquis de Gages n’intéressent pas que les degrés symboliques ; ils concernent aussi les travaux des (premières) loges d’adoption connues. A celle de La Vraie et Parfaite Harmonie de Mons, lors d’une tenue d’avril 1768, on se félicite de « l’heureux accouchement de la maçonne légitime et chère sœur d’adoption la marquise [Alexandrine] de Gages » et on remercie le Grand Architecte de l’Univers du « bien aimé Lowton qu’il lui a envoyé ». 

François Bonaventure du Mont n’a pas été que franc-maçon. On reconnaît en lui un membre assidu et dévoué, de 1767 à sa mort, de la Confrérie caritative Saint Jean Décollé, dite de la Miséricorde, chargée d’assister à Mons les prisonniers con­damnés au supplice et à la mort. Il en sera Gouverneur à partir de 1783. 

En fin de compte, il y a lieu de voir en cet aristocrate ambitieux, attaché à l’ordre établi et à la morale, un homme des lumières, au goût prononcé pour la fraternité, la charité et l’universalisme.

• Voir : Le marquis de Gages - La Franc-Maçonnerie dans les Pays-Bas autrichiens (Collectif, Éditions Université de Bruxelles, 2000).


© Guy Chassagnard (2016) - guy@chassagnard.net


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Pourquoi faut-il un Vénérable Maître en loge ?

Selon un vieux rituel, le frère instructeur interroge les membres de la Loge, qui doivent lui répondre de façon satisfaisante, « lors­qu’ils sont interrogés pour avancer en grade » :

Demande. - Que venez-vous faire en Loge ?

Réponse. - Vaincre nos passions, soumettre nos volontés et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie.

D. - Où avez-vous été reçu ?

R. - Dans une Loge juste et parfaite.

D. - Que faut-il pour qu’une Loge soit juste et par­faite ?

R. - Trois la gouvernent, cinq la composent, et sept la rendent juste et parfaite.

D. - Où se tient le Maître de la Loge ?

R. - A l’Orient.

D. - Pourquoi ?

R. - De même que le Soleil se lève à l’Orient pour ouvrir la carrière du jour, le Maître se tient à l’Orient pour ouvrir la Loge, éclairer les travaux et mettre les ouvriers à l’œuvre.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, le Maître de loge n’est pas le maître qui, selon le Dictionnaire de l’Académie fran­çaise (1762) : a des sujets, des domestiques ou des esclaves ; commande, soit de droit, soit de force ; enseigne quelque art ou quelque science ; est savant en quelque art ; ou, encore, possède des biens et des terres. Le Maître de loge n’a qu’une fonction majeure, savoir celle de diriger – ou guider. Bien que celle-ci apparaisse clairement dès la lecture du rituel maçonnique, ses origines, tout comme celles du « Maî­tre Maçon », demeurent incertaines. 

Le Manuscrit Regius (1390), qui s’inscrit dans la tradition du Métier, ne voit dans le « Maître » que le compagnon qualifié, reconnu par ses pairs, apte à diriger les travaux du chantier ainsi qu’à former des apprentis. Il s’agit du Maître maçon, qui doit, dans sa fonction, être « loyal, stable et sincère ». De même, les Statuts adoptés à Ratisbonne, en 1459, instituent une communauté fraternelle de travailleurs de la pierre et de maçons constructeurs, composée de Maîtres, de Compagnons et d’Apprentis.

Les Statuts Schaw, du nom du « Maître des travaux » de Sa Majesté Jacques VI et « Surveillant général des maçons d’Écosse » – William Schaw (1549-1602) –, marquent, en l’an 1599, une avancée considérable dans l’évolution du Métier ; et font clairement état de l’existence de Loges maçonniques, organisées selon une hiérarchie de membres et d’officiers, détenteurs de charges ou d’offices :

Il est ordonné que le Surveillant [d’une Loge] de la juridiction de Kilwinning  soit élu chaque année par la majorité des votes des maîtres de cette Loge. […] Il est jugé nécessaire que les Surveillants de chaque Loge soient responsables, devant l’assemblée des an­ciens, [et] des maçons de leur Loge, pour ce qui concerne toutes les fautes que l’un d’eux pourrait commettre. 

Avec les Statuts Schaw apparaissent les offices de Sur­veillant (Warden), de Diacre (Deakyn), d’Intendant (Quarter Maisteris) et de Secrétaire (Scryb). Établi un siècle plus tard, soit vers 1700, le Manuscrit Sloane, ainsi nommé parce qu’ayant appartenu à un certain Sir Hans Sloane (1660-1753), donne de nouveaux titres aux officiers de la Loge, devenue entre-temps spéculative. Dans son instruction par demandes et réponses, il est précisé que la Loge comporte trois Lumières, qui sont : Le Soleil, le Maître [the Master] et l’Équerre.

 A la question : Quelle est la place du Maître dans la Loge ?

Il est répondu : La place du Maître dans la Loge est à l’est [au soleil levant], le bijou [l’équerre] repose sur lui et il [le Maître] met les hommes au travail. Ce que les Maîtres ont semé le matin, les Surveillants le moissonnent l’après-midi.

Un Maître de loge et des Surveillants, c’est ce qu’indique James Anderson dans son « Livre des Constitu­tions », qui mélange allègrement dans son texte les spécificités de l’Opératif et du Spéculatif. Si pour lui aucun Maître ne doit prendre un Apprenti, à moins qu’il n’ait suffisamment de quoi l’employer, nul Maître ou Surveillant  n’est choisi à l’an­­­cienneté, mais pour son mérite.

Nul Frère, écrit Anderson, ne peut être Surveillant avant d’avoir passé le degré de Com­pa­gnon ; ni Maître [de Loge] avant d’avoir rempli les fonctions de Surveillant, ni Grand Surveillant avant d’avoir été Maître d’une Loge, ni Grand Maître à moins qu’il n’ait été Com­pagnon avant son élection, qu’il ne soit aussi de naissance noble, ou gentilhomme de la meil­leure sorte. 

Pourquoi le Maître de loge est-il, aujourd’hui, « Vénérable » ? Sans doute parce qu’en s’adressant à lui, on se doit d’observer l’étiquette de la bienséance, ceci dans le pur respect de la tradition. Ne dit-on pas « Mon­seigneur » à un prince du sang, « Votre Grandeur » à un évêque, « Votre Majestéo» à un souverain… 

De nombreux textes existent de nos jours sur la pratique maçonnique. Mais, pour ce qui est des fonctions et des responsabilités du Vénérable Maître, on peut encore se reporter au « Code des Loges réunies et rectifiées » – toujours d’ac­tualité et d'usage – qui fut adopté en 1778 à l’initiative d’un maçon lyonnais nommé Jean Baptiste Willermoz (1730-1824), réno­vateur de la Stricte Observance Templière avant que de fonder le Régime écossais rectifié :

• Le Vénérable Maître est le chef et l’organe de la Loge, dont il convoque et préside les assemblées. Il la gouverne pendant trois ans conjointement avec ses Officiers qui sont éligibles tous les ans… 

• Le Vénérable Maître est spécialement chargé de veiller au maintien des lois de l’Ordre, et à l’exécution des règlements ; il doit gouverner la Loge avec douceur, prudence et fermeté, y maintenir la subordination, y faire respecter l’Ordre et ses chefs… 

Plus de deux siècles se sont écoulés, mais les prérogatives accordées par Willermoz aux Maîtres des Loges rectifiées sont sensiblement celles que l’on retrouve aujourd’hui dans les textes régissant les obédiences modernes. Selon les règlements généraux de la Grande Loge de France,

Le Vénérable Maître a seul le droit de faire convoquer la Loge – au moins une fois par mois. Il en dirige les travaux. Il la représente officiellement en toute circonstance.  Il signe tous les actes émanant de l’atelier et toutes les pièces administratives.

Tandis qu’au Grand Orient de France,

Il appartient au Vénérable de convoquer la Loge, d’ouvrir, de diriger et de fermer les travaux ; de procéder aux Initiations et conférer les grades ; d’assurer le bon déroulement et l’ordre des Tenues. Le Vénérable dirige l’administration de la Loge et à ce titre contrôle le travail des autres officiers, signe les tracés, reçoit, ouvre et règle la correspondance, or­don­nance les dépenses autorisées par la Loge. Il est, de droit, Président de toute commission et Chef de toute délégation de la Loge qu’il représente dans les cérémonies et pour les relations extérieures.

Le Vénérable Maître a pour outil un maillet, petit marteau de bois, ordinairement en buis, symbole de fermeté et de persévérance ; symbole encore de l’intelligence hu­maine, de la com­pétence, de la volonté de perfectionnement et, bien entendu, du commandement. Il est doté d’une arme : l’épée – souvent flamboyante –, qu’il manie rituellement à l’ouverture et à la fermeture des travaux maçonniques, ainsi que lors de l’initiation d’un profane ; symbole de la vertu, de la justice et de la paix, qui sépare le bien du mal, qui transmet le pouvoir et sacralise l’événement. Le Vénérable Maître a enfin pour bijou une équerre, symbole de la rectitude mais aussi de la conciliation et de l’équité.

• Voir : La Loge maçonnique et ses officiers (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - Jean-Paul Bertrand, 2010).

 © Guy Chassagnard (2016) - guy@chassagnard.net


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Pourquoi et comment s’intéresser au Symbolisme des Nombres ?

Selon tout bon dictionnaire, le symbolisme des nombres est le concept de base des mathé­matiques, une des notions fondamentales de l’entendement que l’on peut rapporter à d’autres idées – de pluralité, d’ensemble, de correspondance –, mais non défini. La Science des nombres constituait, dans l’An­ti­quité, un langage ésotérique et mys­térieux qui ne pouvait être compris que par un petit nombre d’initiés. Les nombres font donc partie du symbolisme ma­çonni­que dans lequel ils jouent un rôle particulièrement important : l’Ap­prenti a trois ans, nombre de la génération qui comprend les termes: agent, patient, produit ; le Compagnon a cinq ans, nombre de la vie active, ca­ractérisée dans l’hom­me par les cinq sens ; le Maître a sept ans, nombre de la perfection, par allusion aux sept planètes primitivement connues, aux sept mondes, aux sept jours de la semaine.

Un. - Nombre premier ; premier des nombres. Un est l’expres­sion de l’unité, le début de toutes choses, mais aussi leur propre fin. Un s’oppose à la diversité, à la multiplicité et pourtant il en est toujours l’élément cons­titutif. C’est le sym­bole de l’homme debout : seul être jouissant de la fa­culté de se dresser, donc de modifier la normalité et la tradition ; de l’hom­me actif, associé au Grand Œuvre de la création. Un est principe, révélation, être mystique ; il est Dieu… Selon les Constitutions du pasteur James Anderson (1723) la Franc-Maçonnerie est « le centre d’union [Un, Unité], le moyen de nouer une véritable amitié par­mi des personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées ». 

Deux. - C’est Un plus Un : la première manifestation de la mul­tiplicité des nombres, des êtres et des choses. Sym­bole d’opposition, de conflit mais aussi de réflexion Deux est le nombre de toutes les ambivalences. Il est le créateur mais encore la créature, le bien et le mal, le blanc et le noir, le masculin et le féminin, le soleil et la lune, la ma­tière et l’esprit. Deux symbolise le dualisme sur lequel repose toute dialectique, tout ef­fort, tout mouvement. Selon un dicton po­pulaire : « Jamais deux sans trois ».

Trois. - Tout se fait par trois en Franc-Maçonnerie. Trois frères forment une loge régulière, trois officiers la dirigent, trois lumières l’éclairent, trois bijoux distinctifs la décorent, trois coups marquent l’or­dre du commandement, trois questions caractérisent l’Apprenti, trois pas marquent sa mar­che, trois ans constituent son âge, enfin trois degrés jalonnent la voie initiatique. Graphiquement, le nombre trois est représenté par un triangle. On ne s’étonnera donc pas de la présence d’un delta lumineux ou rayonnant dans le temple maçonnique.

Quatre. - Nombre fondamental à vocation multiple : c’est 1o+o3, 2o+o2, ou 3o+o1. Il symbolise le terrestre, la totalité du créé et du révélé. Il est encore la globalité de l’universalité. On connaît les quatre saisons, les quatre points cardinaux, les quatre phases de la lune, les quatre coins du carré, les quatre âges du monde, les quatre vents, les qua­tre bras de la croix, les quatre évangélistes, enfin les qua­tre lettres hébraïques du nom ineffable de Dieu. En résumé, quatre est le nombre par lequel toute chose a été faite, tant dans le macrocosme que dans le microcosme. Il est, de ce fait, la Loi, l’ordre, la justice, la réalisation.

Cinq. - Le nombre cinq est attaché au grade de Com­pagnon. Au cours de sa réception à ce grade, l’Apprenti va effectuer cinq voyages et dé­couvrir au cours de ceux-ci : les cinq sens (vue, ouïe, toucher, goût, odorat), les cinq ordres ar­chitec­turaux (dorique, ionique, corinthien, toscan et composite), les cinq grands initiés (Moïse, Pythagore, Socrate, Koung-Fou-Tseu, Jésus), l’étoile flamboyante aux cinq bran­­ches et aux cinq con­cepts (géométrie, génération, gravitation, génie, gnose). Le nombre cinq se re­trouve dans les cinq pas du Com­pa­gnon, dans les cinq battements de mains de sa batterie, dans les cinq ans de son âge. En matière de symbolisme, le cinq est la somme du premier nombre pair et du premier nombre impair qui le suit. Il est le mi­lieu des neuf premiers nombres. Il est signe d’u­nion, d’har­monie et d’équilibre ; il est figuration de l’hom­me (bras étendus, jambes écartées, dans un cercle) ; symbole de l’ordre et de la perfection. 

Six. - Le nombre Six représente le macrocosme dans sa perfection. On le représente graphiquement par un hexa­gramme dont les deux triangles qui le composent sont équi­latéraux. Le triangle pointant vers le haut représente l’être humain dans son triple aspect, physique, psychique et mental ; l’autre tend à l’unification de cette tridimensionnalité avec le pou­voir divin. C’est le symbole concret de la Table d’Her­mès, laquelle porte ces mots connus : « Ce qui est en-haut est comme ce qui est en-bas. »

Sept. - Selon la Bible, il a fallu sept ans à Salomon pour construire la maison de l’Éternel. Il faut nécessairement sept maçons pour rendre une loge juste et parfaite. Les ouvriers du Grand Œuvre acquièrent la force par l’étude des sept symboles initiatiques. Sept est le nombre de l’harmonie, de la fécondité, de la croissance. Il est amour, beauté, vertu, bonté, pureté. Sept corres­pond aux sept jours de la semaine, aux sept notes de l’octave musicale, aux sept couleurs du prisme, aux sept degrés de la perfection, aux sept sciences libérales, aux sept planètes, aux sept sphères célestes. 

Huit. - C’est le symbole du monde manifesté, à l’instar de la roue à huit rayons, le lotus à huit pétales, les huit gardiens des huit directions de l’es­pace ; le symbole encore de l’équilibre du monde. D’une certaine fa­çon, huit est le nombre de la perfection.

Neuf. - Nombre sacré. De quelque façon qu’on le multiplie, le résultat qui est obtenu se marque par deux chiffres ou nombres dont la somme fait neuf : 

9 x 2 font 18           1 + 8 font 9

9 x 3 font 27           2 + 7 font 9

9 x 9 font 81           8 + 1 font 9

Dix. - Somme de 1 + 2 + 3 + 4, Dix est le nombre par­fait ; il symbolise la totalité, l’achèvement et la perfection. L’hom­me possède dix doigts ; l’Être suprême a fixé à dix ses com­mandements. Contrai­rement à Un, qui est normalement représenté par un cercle contenant un point en son centre, Dix est gra­phi­quement figuré par le cercle alchimique portant en son sein une roue formée de huit branches égales ; il peut aussi être représenté par un carré contenant un cercle.

Zéro. - Symbole numéral qui représente le vide, l’ine­xis­tant. On ne lui attache aucun symbolisme particulier en Franc-Maçon­nerie. Zéro est la personne qui n’a de valeur que par délégation, l’objet qui, par sa position, confère à d’autres la valeur requise. Sa seule finalité est de multiplier par dix ce qui est placé à son côté.

• Voir : Le Dictionnaire des Symboles (Robert Laffont, Bouquins, 1969) ; Le Dictionnaire des Symboles maçonniques (Jean Ferré, Éditions du Rocher, 1997).

© Guy Chassagnard(2016)

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Germain Hacquet, Franc-Maçon méconnu ou inconnu?

Les dictionnaires et encyclopédies maçonniques omettent curieusement de citer son nom et de présenter sa personnalité. Il en est de même pour les ouvrages d’étude qui ignorent sa détermination à imposer en France un nouveau rite dit de Perfection. Voici en quelques lignes tout ce qui a pu être dit, à ce jour, à son sujet :

HACQUET, Germain, dit Hacquet des Naudières. – Notaire (1759-1835), né à Paris. Ayant longtemps vécu aux États-Unis d’Amérique, après avoir séjourné à Saint-Domingue, il y fut franc-maçon, membre de la Loge (française) L’Aménité de Philadelphie (Pennsylvanie). • Titulaire du grade de Sublime Prince du Royal Secret, il reçut en 1798 une patente de député inspecteur général, dont il se servit en 1804, à son retour en France, pour créer un éphémère Consistoire du rite dit de perfection. Admis au sein du nouveau Suprême Conseil du 33ème degré, créé par le comte de Grasse-Tilly, il fut de ceux qui dénoncèrent le concordat conclu avec le Grand Orient de France. Ce qui ne devait pas l’empêcher, dix ans plus tard, de se rallier à l’obédience et de devenir le premier souverain Grand Commandeur de son Suprême Conseil du rite écossais ancien et accepté. 

(Petit Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, Éditions Alphée, 2005).

Essayons, sans avoir l’ambition d’y parvenir pleinement, de compléter l’information et de dresser, par l’assemblage d’éléments disparates, un meilleur portrait de celui qui, en son temps, avait pour nom : Germain Hacquet, et pour qualité celle de franc-maçon. Germain Hacquet est-il né, comme nous l’indique sur l’Internet, une notice historique de Wikipedia, à Paris le 22 septembre 1756, Germain Nicolas Hacquet des Naudières ? Dans ce cas, on peut se reporter avec profit au Nobiliaire Uni­versel de France (1818) qui nous indique :

« Hacquet des Naudières, famille noble, originaire de Bretagne, représentée aujourd’hui par : Messire Germain Hacquet des Naudières, ancien major de cavalerie, commandant des dragons volontaires de l’armée royale Anglo-émigrée à Saint Domingue, en 1794. Il fut blessé dans la campagne des Gonaïves, en 1790, et eut l’honneur de monter le premier à l’assaut du fort de la Saline, en 1794, et d’y planter lui-même le pavillon royal ; la même année, il fut nommé pour remplir les fonctions de commandant de la place du Port-au-Prince ; il est aujourd’hui chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis ; il a pour enfants Jean-Marie-Alphonse, Armand-Édouard et Auguste Hacquet des Naudières. »

Selon Wikipedia, Germain Hacquet des Naudières est mort le 5 décembre 1835 à Paris. Mais ce qui vient d’être rapporté s’accorde-t-il à notre Germain Hacquet, franc-maçon ? D’après André Kervella, auteur de nombreux ouvrages sur la Franc-Maçonnerie, il ne faut pas confondre Germain-Nicolas Hacquet des Naudières et le frère Germain-Pierre Hacquet, notaire à Saint-Domingue... 

Un document émanant des Archives Nationales d’Outre-mer, datant de 1814, vient compliquer les choses. Il s’agit d’une note signée par un certain Germain Hacquet, ancien sergent au Régiment de Port-au-Prince, « natif de Paris, fils de Julien-Jacques Hacquet et de Nicole Jeanny ». Du texte, manuscrit, il ressort que l’intéressé a été admis en juin 1775, à l’âge de 18 ans – il serait donc né en 1757 – au dépôt des recrues des Colonies, avant d’être envoyé à l’île de Saint-Domingue où il aurait débarqué en décembre. Il y aurait été « congédié pour ancienneté » en 1784.

Bref, si l’on ne veut pas commettre d’erreur grossière à propos de l’homme et du maçon, il faut accepter de ne rien savoir sur ses origines et admettre, sans chercher à comprendre, qu’il est bien notaire (notary) lorsqu’il est admis en décembre 1797 à la Loge L’Aménité, à l’orient de Philadelphie (USA), en qualité de passé Maître de la Loge La Réunion des Cœurs Franco-Américains, dépendant de la Grande Loge de Pennsylvanie, à l’orient de Port-Républicain (Port-au-Prince). 

Avant de retourner à l’île de Saint-Domingue l’année suivante (1798), il est constitué Député Inspecteur Général de l’Ordre des Souverains Princes du Royal Secret, à Philadelphie, par Pierre Le Barbier Duplessis – lui-même cons­titué en 1790 par Augustin Prévost, lui-même constitué en 1774 par Henry Andrew Francken, lui-même constitué en 1963 par Étienne Morin. 

En 1799, Hacquet délivrera une patente de Député Inspecteur Général (DIG) au frère Antoine Mathieu du Potet – ou Dupotet. En septembre 1803, le frère Le Barbier Duplessis présente à la Grande Loge de Pennsylvanie divers documents reçus de sa Grande Loge provinciale de Saint-Domin­gue, faisant état de son installation l’année précédente et contenant une liste de ses officiers. Germain Hacquet y figure en qualité de Grand Maître Adjoint. Mais, selon Jean-Marie Ragon, Germain Hacquet se trou­ve déjà à Paris, ayant fui l’île de Saint-Domingue peu avant l’instauration d’une première République d’Haïti, issue d’une révolte des esclaves. 

Ce qui ne prête à aucune contestation, c’est que Germain Hacquet, alors membre de la Loge des Sept Écossais fonde le 14ème jour du 4ème mois 5804 – soit le 14 juin 1804 – la Loge Le Phœnix sur laquelle seront successivement souchés, le 15 septembre, un Conseil de Chevaliers Kadosch et le 19 septembre un Consistoire des Souverains Princes du Royal Secret. Ce qui n’empêche pas dans le même temps notre frère d’approcher le comte Auguste de Grasse-Tilly, autre réfugié de Saint-Domingue, qu’un Suprême Conseil du 33e degré, constitué à Charleston, en Caroline du Sud, a fait Souverain Grand Commandeur des Indes Occidentales. 

En octobre, le fils de l’Amiral et héros de la baie de la Chesapeake fonde son Suprême Conseil du 33e degré en France et y intègre Hacquet, au titre de son autre – mais pourtant fictif – Suprême Conseil des Îles d’Amérique. Celui-ci n’en poursuit pas moins son projet de développer sur la terre natale le Rite de Perfection d’Heredom – en vingt-cinq degrés – que lui a transmis Pierre Le Barbier Duplessis. Dans les règlements généraux des ateliers du Phœnix, publiés en 1822, on pourra relever cette présentation : 

« Vénérable et Président d’honneur ad vitam, Hacquet Germain. - Propriétaire, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, rue du faubourg Saint-Honoré, n°93. Grand Inspecteur général du 33e, Grand Maître Provincial Député d’Heredom, Vénérable d’honneur de la Respectable Loge de la Royale-Arche, Grand Officier d’honneur du Grand Orient de France, etc. » [1]

On peut s’étonner de découvrir, en 1822, l’appartenance de Germain Hacquet au Grand Orient de France, quand on sait qu’à la suite du Con­cordat de décembre 1804, il a suivi le comte de Grasse-Tilly, le maréchal Kellermann et d’autres écossais contestataires dans la séparation et l’indé­pendance des hauts-grades écossais. Il est alors devenu Grand Maître des cérémonies du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33e et dernier degré du Rit écossais ancien et accepté pour la France ; mais sans toutefois se démettre de son titre, acquis par la signature du Concordat, de « Grand Officier de deuxième classe ». 

Par ailleurs, le Grand Consistoire La Sainte-Trinité de New-York, créé par Joseph Cerneau, a désigné Germain Hacquet, en 1810, pour le représenter, de concert avec le frère Jean-Pierre Mongruer de Fondeviolles, auprès du Grand Consistoire de France et du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France. A signaler encore qu’en 1814, à la chute de l’empire, le même Grand Orient a décidé d’« exécuter sans aucune restriction » le Con­cordat de 1804 et de « centraliser définitivement l’administration de tous les rites maçonniques pratiqués en France ». 

Ainsi, si Germain Hacquet apparaît en février 1811, lors d’une séance du Suprême Conseil pour la France, en tant que Grand Maître des cérémonies, il n’est, en 1814, rien moins que Grand Commandeur du Grand Consistoire des Princes du Royal Secret (Grand Orient de France) et, abandonnant l’année suivante, en 1815 donc – le 5 novembre, par démission – le Suprême Conseil pour la France, Grand Commandeur d’un nouveau Grand Consistoire des Rites – régissant les activités de quelque 350 Chapitres, 9 Conseils de Kadosch, et huit Consistoires du 32e.

Un fait curieux, qui ne peut qu’attiser la perplexité du lecteur, se produit en mai 1821 : les Suprêmes Conseils de France et d’Amérique (ce dernier ayant été réveillé par de Grasse-Tilly en 1814) fusionnent sous la direction du général et comte Jean Baptiste Cyrus de Timbrune-Thiembronne ; et acceptent contre toute attente (!) la démission du frère Germain Hacquet, demeuré jusque là Grand Maître des cérémonies. Ce qui revient à penser que pendant des années, l’intéressé a été dans le même temps haut dignitaire du Grand Orient de France et du Suprême Conseil pour la France [2]... 

Quoi qu’il en soit, 1822 marque, semble-t-il, la fin des activités maçonniques de Gilbert Hacquet. Il passera à l’orient éternel en 1835, sans avoir réussi à imposer en France la pratique du Rite de Perfection dit d’Heredom.

Notae - 1. - Le lecteur aura remarqué que Germain Hacquet est ici qualifié de Chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, ce qui le rattache directement, semble-t-il, à la famille des Hacquet des Naudières dont il a été question précédemment.

2. - Rappel - Le Suprême Conseil du 33e degré, créé en 1804 par le comte Auguste de Grasse-Tilly, a été indifféremment dénommé en France et pour la France, avant de devenir définitivement de France en 1821. Quant au Suprême Conseil des Indes Occidentales, il est encore des Îles du Vent et sous le Vent ou plus simplement d’Amérique – se divisant, en 1814, en juridictions rivales du Prado et de Pompéï.

• Voir : Recueil des Actes du Suprême de France (1832). The History of Freemasonry (Robert Freke Gould, 1887). History of the Supreme Council, 33° (Samuel Harrison Baynard, 1938). Deux cents ans de défense du Rite écossais ancien et accepté (Ordo ab Chao, 2004). Le Guide des Maçons écossais (Éditions à l’Orient, 2006). Aux Sources du Rite écossais ancien et accepté (Guy Chassagnard, Éditions Alphée, 2008). Le Rite en 33 grades (Alain Bernheim, Éditions Dervy, 2011).

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Quels étaient, jadis, les outils des tailleurs de pierre ?

Petite énumération des principaux outils qu’utilisaient jadis ceux que l’on appelle trop souvent les bâtisseurs de cathédrales :

La massette - Outil de frappe ou de percussion, en métal dur, muni d’un manche en bois ; s’emploie avec une chasse.

La chasse - Ciseau d’acier permettant de dégrossir la pierre.

Le têtu - Gros marteau à tête carrée et pointue.

Le taillant bretté ou à brettures - Sorte de hache à deux tranchants.

La broche - Sorte de ciseau d’acier à pointe.

La louve - Outil de métal, articulé, permettant le levage des pierre.

Le gabarit - Outil de forme déterminée pour la taille d’une pierre.

Le compas - Instrument de traçage et de mesure.

Le fil à plomb - Fil lesté utilisé pour obtenir des verticales.

La règle - Instrument de mesure et de traçage.

L’équerre - Instrument de bois servant à vérifier ou à tracer les angles.

L’archipendule - Ancêtre du niveau, constitué d’un cadre et d’un fil à plomb.

La truelle - Sorte de petite pelle à main.

On notera que le maillet n’est pas, à proprement parler, un outil de maçonnerie, mais un instrument de guerre, de justice et de sculpture.

Signification symbolique moderne des outils :

Maillet - Compétence, intelligence, puissance.

Ciseau - Discernement, efficacité, précision.

Compas - Mesure, sagesse, vérité, pensée agissante.

Équerre - Logique, justice, raison, rectitude morale.

Levier - Puissance, volonté, connaissance initiatique.

Règle - Précision, droiture, mesure, méthode.

Perpendiculaire - Équilibre, équité, modestie, recherche de la vérité.

Niveau - Égalité, observation, justice, divinité.

Truelle - Fraternité, tolérance, puissance créatrice.

Planche à tracer - Support de la pensée, de la réfle­xion et de l’action.

• Voir  : Pourquoi & Comment on devient Franc-Maçon (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - Jean-Paul Bertrand, 2008).

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Que dire du Rite écossais ancien et accepté ?

Pour quelles raisons, un rite pourrait-il tout à la fois prétendre être « écossais », « ancien » et « accepté » ? Nous allons, pour répondre à la question, nous efforcer de reconstituer le puzzle de ses origines. En 1730 apparut au sein de la Ma­çonnerie spéculative le titre de Maître Maçon, degré supérieur des loges symboliques. Trois ans plus tard, on relevait en Angleterre l’existence de Scots Masons, ou Maçons Écossais, qui n’a­vaient rien à voir avec les francs-maçons d’Écosse. Dans les années qui suivirent se créèrent des quantités de grades dits « su­pé­rieurs », particulièrement dans la Ma­çonnerie française : Maître Élu (1740), Che­valier de Royal Arche (1743), Maître Parfait, Élu Parfait ou Écossais (1745), etc. 

En cette même année 1745 fut constituée, dans la ville de Bordeaux, une première Loge Écossaise, ceci par un certain frère Étienne Morin (1717-1771), originaire du Quercy voisin. Ses membres portèrent d’abord le titre d’Élus Parfaits, avant de rassembler en leur loge d’autres grades, savoir : Maî­tre Se­­­cret, Maître Parfait, Se­crétaire ou Maître par Curiosité, Prévôt et Juge ou Maî­tre Irlandais, Intendant des Bâtiments, Maître Élu, sans oublier – plus tard – celui de Grand Architecte. 

La loge bordelaise devait bientôt essaimer à Toulouse, Mont­pel­lier, Marseille Avignon, puis sur les îles de Saint Domin­gue et de la Martinique. En 1752 existait même, à la Nouvelle-Orléans, la première Loge Écossaise jamais créée sur le continent nord-américain.

Négociant de son état, Étienne Morin devait, en 1763, s’éta­blir définitivement à Saint-Domingue, muni d’une pa­tente que lui avaient délivrée à Paris les membres d’un Grand Conseil de la Grande Loge de France ; et, après avoir structuré une Ma­çonnerie de Perfection en onze degrés su­périeurs, préparer la voie à un Ordre des Souverains Prin­ces du Royal Secret, en vingt-deux degrés – qu’il appartenait à son secrétaire et collaborateur hollandais, Henry Andrew Francken (1720-1795), de porter sur le continent dans les colonies an­glaises d’Amé­rique. 

En 1767 était ainsi créée à Albany une première Loge de Per­fection ; en 1781, une seconde à Philadelphie ; en 1783, une troisième à Charleston, dans le jeune état de Caroline du Sud. Dans le même temps, près d’une quinzaine de ma­çons américains étaient constitués Princes du Royal Secret. Ce fut à partir de 1793 que le fils d’un héros de l’in­dépendance américaine, venu de France pour régler des ques­tions d’héritage, le comte Auguste de Grasse-Tilly (1765-1845), de­vint membre des ateliers maçonniques de Charleston. 

Il fréquenta ainsi les loges symboliques des Grandes Loges rivales des Ma­çons anciens d’York et des Maçons libres et acceptés, la Loge de perfection déjà citée, ainsi qu’un Grand Conseil des Princes de Jérusalem. Constitué lui-même, en 1796, Prince du Royal Secret, Grasse-Tilly devait prendre part cinq ans plus tard à la création d’un Suprême Conseil du 33e degré dont il était fait, officiellement, membre l’année suivante.

Ainsi arrive-t-on à l’assemblage des pièces du puzzle écossais, évoqué précédemment. Regagnant en 1804 la terre natale, après une absence de quinze années, Auguste de Grasse-Tilly rapporta dans ses bagages les rituels de trente degrés rituels d’un rite sans nom, ainsi qu’un titre de Sou­ve­rain Grand Commandeur ad vitam du Suprême Conseil des Îles des Indes occidentales françaises. Dès son arrivée à Pa­ris, il devait sou­cher ses titres, grades et degrés sur les trois degrés sym­boliques d’une Loge Saint-Ale­xan­dre d’Écosse – travail­lant au Rite écossais philosophique – élevée pour la circonstance au rang de Grande Loge Générale Écossaise. 

Il n’en fallait pas plus pour établir sur le territoire européen un rite qui fut, bientôt, indif­féremment nommé Rit An­cien, Rit Ancien et Accepté, Ancien Rit Ac­cepté, Ancien Rit écossais accepté, avant que de devenir le Rite écossais an­cien et accepté que nous connaissons aujourd’hui. A noter cette particularité du rite, devenu au rang mondial le plus important des rites de hauts-grades : il ne concerne les degrés symboliques qu’au sein des obédiences françaises ou francophones. Ailleurs, dans le monde, il est seulement un rite de trente degrés supérieurs, ouvert à tous les maçons quelle que soit leur appartenance symbolique.

•  Voir  : Aux Sources du Rite écossais ancien et accepté (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - Jean-Paul Bertrand, 2005).

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Que nous enseignent les « deux » Discours de Ramsay ?


On a longtemps cru qu’il n’existait qu’un seul « Discours de Ramsay », prononcé pour partie en loge le 26 décembre 1736, et pour partie en assemblée de grande loge le 27 mars 1737. Ceci jusqu’à ce qu’on puisse placer côte à côte deux manuscrits différents, le premier détenu par la Bibliothèque municipale d’Épernay, le second conservé par la Bibliothèque municipale de Toulouse. Ce qui, en fin de compte, signifie qu’il existe bien deux discours différents, plutôt que ressemblants, pouvant être attribués à un même auteur, savoir le chevalier André Michel de Ramsay (1686-1743).

Il est aujourd’hui établi que le premier de ces discours fut effectivement prononcé en loge par Ramsay, orateur de la Loge de Saint-Jean (vraisemblablement Au Louis d’Argent), de Paris, à l’intention de jeunes initiés. Il est reconnu que le second, écrit pour être lu en assemblée de grande loge, fut en fait imprimé – en 1738, dans un recueil intitulé Lettres de M. de V*** avec plusieurs pièces de différents auteurs ; en 1741, dans l’Almanach des Cocus ou amusements pour le Beau Sexe ; en 1742, dans l’Histoire de la Confraternité des Francs-Maçons du frère La Tierce.

Un maçonnologue et historien maçonnique averti, Alain Bernheim, s’est longuement penché sur les deux Discours, pour établir les constats suivants :

• Le discours de 1736 comporte 2090 mots, tandis que celui de 1737 en compte 2 587 ; soit une augmentation de 497 mots.

• 931 mots sont consacrés en 1736 aux qualités requises pour être franc-maçon ; 1 727 en 1737.

• Les Anciennes traditions de l’Ordre maçonnique requièrent 787 mots en 1736, mais n’en nécessitent que 116 en 1737.

• 372 mots servent en 1736 à relater la « véritable » Histoire de l’Ordre ; Il en faut 744 en 1737.

Bref, le chevalier de Ramsay, orateur de loge et grand orateur de Grande Loge, a rédigé successivement deux textes sur les mêmes sujets historiques et initiatiques d’un Ordre nouveau, auquel il a malencontreusement cherché à intéresser le pouvoir en place. Si son intervention en loge a bien eu lieu, celle qui était prévue en grande loge est demeurée à jamais virtuelle, le cardinal André Hercule de Fleury, ministre principal de Louis XV, s’étant soudain opposé à toute activité maçonnique.

Le premier Discours de Ramsay. - De l’intervention de l’orateur Ramsay, on retiendra que pour devenir membre de l’Ordre des Francs-Maçons, il faut présenter un certain nombre de qualités, savoir : la pratique de la philanthropie, le respect du secret inviolable et le goût des beaux-arts. Les Francs-Maçons ont leurs mystères qui remontent à la plus haute antiquité. Il en ressort :

Nous voulons réunir tous les hommes d’un goût sublime et d’une humeur agréable par l’amour des beaux-arts, où l’ambition devient une vertu, où l’intérêt de la Con­frérie est celui du genre humain entier, où toutes les nations peuvent puiser des connaissances solides, et où les sujets de tous les différents royaumes peuvent conspirer sans jalousie, vivre sans discorde, et se chérir mutuellement. 

• Sans renoncer à leurs principes, nous bannissons de nos lois toutes disputes qui peuvent altérer la tranquillité de l’esprit, la douceur des mœurs, les sentiments tendres, la joie raisonnable, et cette harmonie parfaite qui ne se trouve que dans le retranchement de tous les excès indécents et de toutes les passions discordantes.

• Nos Loges ont été établies autrefois et se répandent aujour­d’hui dans toutes les nations policées, et cependant dans une si nombreuse multitude d’hommes, jamais aucun con­frère n’a trahi notre secret. Les esprits les plus légers, les plus indiscrets et les moins instruits à se taire apprennent cette grande Science aussitôt qu’ils entrent parmi nous : ils semblent alors se transformer et devenir des hommes nouveaux, également impénétrables et pénétrants.

Pour le chevalier de Ramsay, la Maçonnerie – qu’il qualifie de Science de l’Architecture – est aussi ancienne que le genre humain. Inspiré par le Grand Géomètre Architecte de l’Univers, Noé doit en être considéré comme le premier Grand Maître. Transmise aux hommes par Abraham, Joseph, Moïse, Salomon et Hiram-Abif, Grand Maître de la Loge de Tyr et premier martyr de l’Ordre, ladite science est parvenue à Cyrus qui a constitué Zorobabel Grand Maître de la Loge de Jérusalem. Du temps des guerres saintes, des princes et des seigneurs se sont unis aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem pour ramener l’Architecture à sa primitive institution ; depuis, les loges sont de Saint Jean. Suite au dépé­- rissement des armées chrétiennes, les maçons de Palestine ont été menés en Angleterre par le grand Prince Édouard, fils du roi Henry III (?) ; où ils ont pris le nom de francs-maçons.

• Depuis ce temps la Grande-Bretagne est devenue le siège de la Science arcane, la conservatrice de nos dogmes et le dépositaire de tous nos secrets. Des îles britanniques l’antique Scien­ce commence à passer dans la France. La nation la plus spiri­tuelle de l’Europe va devenir le centre de l’Ordre et répandra sur nos statuts les grâces, la délicatesse et le bon goût, qualités essentielles dans un Ordre dont la base est la sagesse, la force et la beauté du génie. 

• C’est dans nos Loges à l’avenir que les français verront sans voyager, comme dans un tableau raccourci, les caractères de toutes les nations, et c’est ici que les étrangers apprendront par expérience que la France est la vraie patrie de tous les peuples.

Ouvrons ici une parenthèse, à propos de ce premier Discours de Ramsay.Son auteur y fait longuement état d’un « mystérieux Livre de Salomon » qui, perdu par les Israélites, lors de la destruction du second temple de Jérusalem, aurait été retrouvé au temps des croisades. 

On déchiffra ce code sacré et sans pénétrer l’esprit sublime de toutes les figures hiéroglyphiques qui s’y trouvaient, on renouvela notre ancien Ordre dont Noé, Abraham, les patriarches, Moïse, Salomon et Cyrus avaient été les premiers grands-maîtres.

Le second Discours de Ramsay. - De prime abord, le second Discours du chevalier de Ramsay paraît n’être qu’une simple copie du premier ; commençant par la même formule, s’achevant par les mêmes mots. Sa structure est identique, portant successivement sur les qualités requises pour devenir Franc-Maçon, les traditions maçonniques et l’Histoire moderne de l’Ordre. Mais on y relève des considérations nouvelles, ainsi que divers ajouts, qui donnent au texte une orientation plus humaniste. A retenir notamment :

• Nos ancê­tres, les croisés, rassemblés de toutes les parties de la Chré­tienté dans la Terre Sainte, voulurent réunir ainsi dans une seule Confraternité les sujets de toutes les nations.Quelle obligation n’a-t-on pas à ces hommes supérieurs, qui sans in­térêt grossier, sans écouter l’envie naturelle de dominer, ont imaginé un établissement dont le but unique est la réunion des esprits et des cœurs, pour les rendre meilleurs et former dans la suite des temps une nation spirituelle où, sans déroger aux divers pouvoirs que la différence des états exige, on créera un peuple nouveau, qui en tenant de plusieurs na­tions, les cimentera toutes en quelque sorte par les liens de la vertu et de la Science.

• La saine morale est la seconde disposition requise dans notre Société.Les Ordres religieux furent établis pour rendre les hommes chrétiens parfaits ; les Ordres militaires, pour inspirer l’amour de la belle gloire ; l’Or­dre des Francs-Maçons fut institué pour former des hom­mes et des hom­mes aimables, des bons citoyens et des bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de l’amitié, plus amateurs de la vertu que des récompenses.

Selon le chevalier de Ramsay, l’Ordre maçonnique est constitué de trois « espèces » de Confrères : des novices ou Apprentis, des compagnons ou Profès, des Maîtres ou Parfaits.

Nous expliquons aux premiers les vertus morales et philanthropes, aux seconds les vertus héroïques, aux derniers les vertus surhumai­nes et divines.De sorte que notre institut renferme toute la philosophie des sentiments, et toute la théologie du cœur.

Curieusement, au détour d’un paragraphe consacré aux vestiges de l’« ancienne religion » de Noé, l’orateur de grande loge aborde l’exclusion des femmes :

Ce n’est pas que nous soyons assez injustes pour regarder le sexe comme incapable de secret, mais c’est, parce que sa présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs. 

Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarmes, 

Ce n’est point un outrage à sa fidélité ; 

Mais on craint que l’amour entrant avec ses charmes, 

Ne produise l’oubli de la fraternité. 

L’Histoire maçonnique du second discours s’enrichit de plusieurs digressions. On constate d’abord une insistance à faire de la Maçonnerie un Ordre moral « institué par nos ancêtres [les croisés] dans la terre sainte pour rappeler le souvenir des vérités les plus sublimes ». Apparaît également une expansion élargie de l’Ordre : 

Les rois, les princes et les seigneurs, en revenant de la Palestine dans leur pays, y établirent des Loges différentes. Du temps des dernières croi­sades on voit déjà plusieurs Loges érigées en Allemagne, en Italie, en Es­pagne, en France et de là en Écosse, à cause de l’intime alliance qu’il y eut alors entre ces deux nations. 

• Jacques Lord, Stewart d’Écosse, fut Grand Maître d’une Loge établie à Kilwinning dans l’ouest d’Écosse en l’an 1286, peu de temps après la mort d’Alexandre III, roi d’Écosse. 

Si dans son premier discours, le chevalier de Ramsay fait de l’Angleterre le siège de la « Science arcane », il reconnaît clairement dans le second l’Angleterre et l’Écosse comme conservatrices des lois et dépo­sitaires des secrets maçonniques. Pour lui, toutefois, la France reste par ses loges « la vraie patrie de tous les peuples ». Souvenons-nous qu’il est écossais d’origine et français de cœur.

De l’avis de certains historiens, les discours de Ramsay seraient à l’origine de l’adoption, par l’Ordre maçonnique moderne, des grades chevaleresques ; pour d’autres encore, il constitueraient la source naturelle de l’Écossisme... Ce qui, à la lecture et à la relecture des deux textes, reste à prouver.

Nota - Il a été recensé près d’une dizaine de versions, imprimées au XVIIIe siècle, – comportant souvent quelques variantes – du second Discours de Ramsay. Il est à relever que dans son Histoire des Francs-Maçons, le frère La Tierce n’a pas hésité à attribuer celui-ci au « Grand Maître des Francs-Maçons de France », qui l’aurait prononcé lors d’une « grande loge, assemblée solennellement à Paris l’an de la Franc-Maçonnerie 5740 ».

• Voir : Ramsay et ses deux Discours (Alain Bernheim, Éditions Télètes, 2012). Texte intégral des deux discours dans Les Anciens Devoirs (Guy Chassagnard, Éditions Pascal Galodé, 2014).

© Guy Chassagnard - Tous droits réservés - guy@chassagnard.net

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Qu’appelle-t-on « Acte d’union et Concordat » (1804) ?


Commençons par établir une chronologie des faits qui se sont déroulés, en matière de Franc-Maçonnerie, dans la seconde moitié de l’année 1804o; en oubliant le massacre des colons en Haïti (février), le décès d’Emmanuel Kant (avril) et le sacre de Napoléon Ier (mai), ayant précédemment eu lieu précédemment.

4 juillet. - Retour en France du comte Auguste de Grasse-Tilly, parti en 1789 gérer ses biens de l’île de Saint-Domingue, et fait en 1802 Souverain Grand Commandeur d’un hypothétique Suprême Conseil des Indes occidentales françaises. En France, quelque 300 loges maçonniques sont alors en activité, pour la plupart soumises aux règles par trop rigides du Grand Orient de France – il en existait plus de 700 avant la Révolution.

22Août. - Auguste de Grasse-Tilly rejoint la Loge « écossaise » Saint-Alexan­dre d’Écosse, en cours de reconstitution, que le Grand Orient se refuse de reconnaître parce que pratiquant un rite jugé « étranger ».

28 août. - Auguste de Grasse-Tilly confère le grade de Prince du Royal Secret au frère Louis Joseph Louvain de Pescheloche, fondateur de Saint-Alexandre. D’autres membres et dignitaires de la loge accèdent également aux hauts-grades écossais.

17 octobre. - Auguste de Grasse-Tilly réunit un Grand Con­sis­toire du 32 e degré de l’Or­dre de la Maçonnerie ancienne.

20 octobre. - Constitution d’un Suprême Conseil de France, avec un effectif de dix Souverains Grands Inspecteurs Gé­né­raux « actifs ». En font notamment partie Jean Joseph Bermont d’Alèz d’Anduze, Germain Hacquet, Godefroid La Tour d’Auvergne, Jean-Baptiste Timbrune de Thiembronne de Valence, Claude Antoine Thory.

22 octobre. - Réunion des Vénérables et Députés des loges écossaises de Paris, dans le local de Saint-Alexandre d’Écosse ; et constitution d’une Grande Loge Générale Écossaise de France qui décide d’«investir le prince Louis Bonaparte de la dignité de Grand Maître », et nomme Au­guste de Grasse-Tilly représentant du Grand Maître. Parmi les dignitaires de la nouvelle institution figurent les maréchaux François Christophe Kellermann, André Masséna, Fran­çois Joseph Le­febvre et Jean Mathieu Philibert Sérurier, le comte de Valence, le comte de Lacépède, Jean Joseph Bermond Alèz d’Anduze, Godefroid La Tour d’Auvergne, Claude Antoine Thory. Le collège des officiers ne compte pas moins de douze grands maîtres des cérémonies et autant de grands experts. On y trouve également deux diacres.

1er novembre. - Diffusion d’une circulaire dans laquelle la Grande Loge écossaise annonce au peuple maçon « répandu sur les deux hémisphè­res » : qu’« un nouveau jour reluit pour la Maçonnerie Écossaise en Fran­ce, depuis trop longtemps persécutée ». Et la nouvelle obédience, « dé­vouée au trône impérial », d’ouvrir sa « correspondance » à toutes les loges « régulières » de France ainsi qu’aux Grands Orients étrangers.

Ayant pour Grand Maître un prince impérial – en théorie – et pour Député Grand Maître, un Souverain Grand Commandeur du 33e degré, la Grande Loge Générale Écossaise devrait pouvoir espérer connaître l’harmonie et la prospérité.Mais c’est méconnaître les ambitions dominatrices du Grand Orient de France et les exigences du pouvoir en place. Aussi, lorsque le maréchal d’empire Kellermann présente au prince-archichancelier Cambacérès la demande de grande maîtrise s’entend-il dire que « Sa Majesté l’Empereur désire que la Grande Loge Générale Écossaise se rapproche du Grand Orient ».

L’amertume est grande dans le camp écossais ; mais les désirs de l’empereur sont des ordres que l’on se doit d’exécuter avec empressement. Une commission composée de neuf représentants de la Grande Loge et de neuf délégués du Grand Orient se réunit à maintes reprises dans la seconde moitié de novembre, afin de dresser un compromis d’entente entre maçons français et maçons écossais ; compromis susceptible de conduire à « l’union perpétuelle » de tous les maçons de l’empire.En font notamment partie les frères Kellermann, Masséna, Roët­tiers de Montaleau, de Grasse-Tilly et Pyron. Le document final est établi le 3 décembre.Il est officiellement signé le 5.

Nota - Soit trois jours après le sacre à Notre-Dame de Paris de Napoléon Ier, empereur des français, par le pape Pie VII (1742-1823).

Acte d’union et Concordat

« Le nouveau plan de constitution générale de l’Ordre Ma­çon­nique en France », nous dit Claude Antoine Thory évoquant le « Concordat » – conclu le 3 décembre, entériné le 5 –, « fut signé [rue de Gre­nelle] dans l’hôtel de Monsieur le maréchal Kellermann, qui honorait les Loges du rite ancien d’une protection particulière. Après ces préliminaires, le Grand Orient de France et la Gran­de Loge générale écossaise furent assemblés dans la soirée du 5 décembre ». Sans doute en leurs lieux habituels de réunion. A la Grande Loge Générale Écossaise « régulièrement convoquée, et fraternellement assemblée sous le vrai point géométri­que, connu des seuls Écossais » – remarquons ici qu’il n’est pas question de Suprême Conseil mais de Grande Lo­ge –, 

Le Respectable Frère Pyron a donné lecture du Concordat si­gné entre les commissaires du Grand Orient d’une part, et les com­missaires de la Grande Loge Générale Écossaise, relativement à la réunion de l’« Ancien Rit accepté » au Grand Orient. L’orateur entendu, la Grande Loge Générale Écossaise a déclaré approuver et ratifier tout ce qui a été fait par ses commissaires et qu’elle s’unit dès ce jour au Grand Orient de France pour ne plus former à l’avenir avec lui qu’un seul et même corps de ma­çon­nerie.

Peu avant, au siège du Grand Orient de France, le Grand Vé­nérable Roëttiers de Mon­taleau avait annoncé que l’objet de la convocation générale était d’entériner « le rapport de la Com­mission sur les dispositions et les conférences qui ont amené en résultat un projet d’orga­nisation commun au Grand Orient et aux loges et chapitres tenant au rit ancien accepté ». 

Selon le procès verbal de la réu­nion, « les colonnes consultées sur l’adoption de ce projet, la discussion a été ou­verte et la plus grande liberté a régné dans le développement des opinions : elles ont porté la lumière sur les points principaux du projet, et les avis s’étant réunis à son adoption, […] le scrutin a été distribué sur les colonnes et les conclusions du frère orateur ont été adoptées à la majorité de 49 voix contre 5. Cet arrêté a été couvert des applaudissements les plus éclatants ». 

Le Grand Vénérable a fait former la voûte d’acier et a député neuf lumières au devant des respectables frères qui venaient s’unir solennellement au point central de la Maçonnerie et se confondre à jamais dans le Grand Orient de France. Le Respectable Frère de Grasse-Tilly, Représentant du Grand Maître, parvenu à l’orient, a manifesté, au nom de ses frères, le vœu d’une réunion absolue, franche et éternelle.Ce vœu, reçu par le Grand Vénérable et les officiers du Grand Orient, a été accueilli avec l’enthousiasme de la joie et de la confiance.[…] Les travaux ont été fermés par les acclamations usitées dans l’un et l’autre rit, et chacun s’est retiré emportant dans son cœur le vif sentiment du bonheur que cette réunion promet à tous les maçons, tant en France que chez l’étranger.

Unit à lui…, ou S’unit à…

Ainsi s’unit officiellement, et dans la liesse générale, ce 5 dé­cem­bre 1804, une jeune Grande Loge Générale Écossaise, vieille de 44 jours, avec un Grand Orient, âgé d’une trentaine d’années… Il n’est pas alors en­visagé de divorce. Pourtant, l’avenir révélera, dans le «Con­cordat », divers vices de forme et de structure ainsi que des divergences quant à son interprétation. Un simple exemple peut être formulé à la lecture du préambule du document :

Le Grand Orient de France, avait-il été écrit par ses commissaires, régulièrement assemblé sous le point géométrique des véritables Maçons, désirant les faire participer non seulement aux travaux des ateliers compris dans le cercle dont il est le centre, mais encore leur procurer un accueil certain et distingué dans tous les temples élevés sur la surface du globe, a pensé qu’il convenait de réunir dans un seul foyer toutes les lumières ma­çonniques et à cet effet d’embrasser la généralité des Rites. En conséquence, il déclare qu’il unit à lui les Respectables Frè­res travaillant exclusivement d’après les principes du Rit écossais ancien et accepté.

Reproduit en partie dans l’« Abrégé historique » de Jean-Bap­tiste Pyron (1814), la phrase « En conséquence, il déclare qu’il unit à lui les Respectable Frères…» devient : « En conséquence, il déclare qu’il s’unit à tous les frères de quel­que Rit qu’ils soient… » Il n’est pas exagéré d’indiquer ici que par son approche du Con­cor­dat, le frère Pyron se fait peu d’amis au sein du Grand Orient de Franceo; qui l’exclut d’ailleurs dès le début de l’année 1805. 

On pourrait espérer trouver dans l’Acte d’union et de Concordat une profession de foi maçonni­que, un traité pratique et ésotérique des rites réu­nis au sein du Grand Orient, suite à la transformation de celui-ci en un Ordre maçonnique français unique.Mais, en vérité, il ne s’agit tout au plus que d’une « constitution », rapidement établie, portant sur une réorganisation des structures énoncées dans les statuts et règlements de l’obédience, déjà instaurés en 1800, suite à l’incorporation de la Gran­de Loge de Clermont.

En 36 pages manuscrites le nouvel Ordre maçonnique, qui « n’est composé que des maçons reconnus comme tels », fixe dans le détail sa composition en grands dignitaires, en loges, en chapitres et en grands cha­pitres. « A lui seul appartient de constituer des loges et des chapitres et de leur faire expédier des chartes constitutionnelles. » Il existe un Représentant particulier du Grand Maître « qui tient le maillet dans toutes les assemblées du Grand Orient » ; une Grande Loge Générale Symbolique « qui connaît des chartes constitutionnelles et des certificats de maçons réguliers » ; un Grand Chapitre Général « qui connaît des demandes de chartes capitulaires et de brefs de hauts grades » ; un Grand Conseil des Députés Inspecteurs Généraux et un Sublime Conseil du 33 e degré :

Les attributions du Souverain Conseil du 33 e degré, indépendamment de celles qui appartiennent à ses fonctions, sont de s’occuper des plus hautes connaissances mystiques, et d’en régler les travaux. Il se prononce sur tout ce qui tient au point d’honneur.

Fait complémentaire important à relever (car source de frictions possibles…) : « Le Suprême Conseil du 33e degré peut destituer un Grand Officier du Grand Orient de France. […] Il peut seul se réformer ou révoquer ses décisions. » 

Enfin, le Concordat donne la liste des Grands Officiers du Grand Orient, de la Grande Loge Symbolique et du Grand Cha­pitre Généralo; au total près de 150 titres et noms. Sont :

Grand Maître - Son Altesse Impériale le Prince Joseph,

Grand Maître Adjoint - S. A. Impériale le Prince Louis,

Grands Administrateurs Généraux - Son Altesse Sérénissimel’Ar­chi­chan­ce­lier de l’Empire [Cambacérès], S. A.S. l’Architrésorier de l’Em­pire [Le­brun],

Grands Conservateurs Généraux - Le maréchal Kellermann et le ma­réchal Murat,

Grands Représentants du Grand Maître- Roëttiers de Mon­ta­leau et Auguste de Grasse-Tilly.

Il avait été prévu, par les commissaires du Grand Orient de France et de la Grande Loge Générale Écossaise, une finalisation du texte après sa signature par les deux parties.Celle-ci n’interviendra jamais. Car des dissensions apparaîtront dès le mois de janvier 1805 entre les maçons français et certains maçons écossais, entraînant l’inattendu maintien du Su­prême Conseil de France, obligé pour survivre de s’appuyer bientôt sur des loges symboliques spécifiquement écossaises. 

Il demeurera ainsi un Rite écossais ancien et accepté indépendant, tandis que le Grand Orient de France pourra faire prévaloir ses droits sur ce rite compte tenu du Concordat de décembre 1804. Deux siècle plus tard, la querelle n’est toujours pas éteinte…

Voir : Abrégé historique de l’organisation en France des 33 degrés du Rit écossais ancien et accepté (Jean-Baptiste Pyron, 1814). Aux Sources du Rite écossais ancien et accepté (Guy Chassagnard, Éditions Alphée, 2008). Les Annales de la Franc-Maçonnerie (Guy Chassagnard, Éditions Alphée, 2009). 

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